Deux heures de trajet pour un formulaire perdu
Le rideau de fer du 111 boulevard Carnot est resté baissé une heure de plus que prévu le jeudi 17 septembre.
Devant, une trentaine de personnes, dont vingt-deux selon le comptage des organisateurs, ont bloqué le passage pendant que trois agents tentaient de rejoindre l'entrée de service par la rue de la Fusterie. Le motif immédiat : la direction régionale de la Caisse d'allocations familiales a confirmé le 8 septembre la transformation de ce point d'accueil en simple boîte aux lettres, sans guichet ni permanence. Les 1 400 dossiers rattachés au site basculeraient vers l'agence de la rue Émile-Zola, à un peu plus d'un kilomètre à vol d'oiseau, mais à deux arrêts de bus et une correspondance pour beaucoup de monde. Personne n'a été blessé. Aucune interpellation n'a eu lieu, et la délégation reçue à 11h30 a obtenu quarante minutes d'entretien avec la responsable de secteur, sans plus.
« On nous a écoutés poliment, on nous a promis une réponse écrite avant la fin octobre », résume Fatima Bensaïd, 61 ans, qui habite la résidence Les Cèdres, à l'angle de la rue Blazy, et qui a porté la parole du collectif.
Cette réponse écrite, si elle confirme la fermeture, changera des habitudes très concrètes pour les habitants du secteur, parce que le bureau de poste de la rue Léon-Dieudé continue bien de distribuer le courrier mais ne traite ni les déclarations de ressources ni les recours gracieux, et ferme à 16h30 le vendredi, plus tôt que la plupart des fins de journée de travail du quartier. Le collectif des riverains du boulevard Carnot, créé le lendemain de l'annonce, réunit des habitants, trois commerçants de la rue et l'association de locataires du groupe Saint-Assiscle. Il demande le maintien d'une demi-journée de permanence par semaine, au minimum, avec un agent formé aux dossiers allocataires.
Le calcul du collectif, trajet par trajet
Sans guichet, la première perte est celle du dépôt de pièces en main propre.
Une attestation de paiement, un justificatif de loyer, un acte de naissance : ces documents circulent encore en version papier pour une partie des allocataires du quartier, notamment ceux qui n'ont pas de scanner ni d'imprimante à domicile. Le tiers des habitants du secteur couvert par le point d'accueil a plus de 60 ans, selon les chiffres communaux de 2024, et un tiers des ménages déclare ne pas disposer d'ordinateur à la maison. Ce n'est pas un détail administratif. C'est la différence entre un dossier complet déposé le mardi matin et une pièce égarée trois semaines plus tard, générant une suspension de versement que personne n'avait demandée. Julien Simon, qui reçoit les clients d'Alodycore au 109 boulevard Carnot, à une porte du point d'accueil, observe depuis deux ans un flux régulier de personnes venant demander de l'aide pour remplir un formulaire. « On n'est pas un service social, on ne peut pas le devenir. Mais quand quelqu'un vient avec un courrier de la CAF et ne sait pas quoi en faire, on ne le renvoie pas. Depuis une semaine, il y en a trois ou quatre par jour au lieu d'un ou deux. »
Le parcours vers l'agence de la rue Émile-Zola prend, pour une personne âgée partant de l'avenue de Grande-Bretagne, entre 40 et 55 minutes aller simple : marche jusqu'à l'arrêt, attente, bus jusqu'au Castillet, correspondance, marche finale. Le calcul a été fait par le collectif, chronomètre en main, sur deux trajets différents en semaine.
Un guichet fermé, une file qui s'évapore
La direction régionale invoque deux arguments : la baisse de fréquentation du point d'accueil, chiffrée à 38 % entre 2019 et 2025, et la montée en charge des démarches en ligne, qui représenteraient désormais 71 % des opérations.
Ces deux phénomènes existent et sont documentés. Mais le même service indique que les 29 % de démarches restantes concernent surtout les situations complexes, celles qui exigent justement un visage en face, et c'est précisément ce public que le passage au tout-numérique met en difficulté. La direction régionale n'a pas répondu à nos questions sur ce point précis avant la publication de cet article. Marie Michel, qui gère le stock et les commandes chez Alodycore, a signé la pétition. Son argument n'est pas administratif. « Le 109 et le 111 partagent le même trottoir depuis des années. Le matin, on voit la même file. Si le guichet ferme, cette file ne va pas ailleurs : elle disparaît, et les gens s'épuisent. »
La réponse écrite promise avant fin octobre devra dire si la fermeture est confirmée, décalée ou assortie d'une permanence, et elle devra aussi préciser l'avenir du local : bail, cession, transformation en espace partagé. Sur ce dernier point, la direction régionale confirme seulement que « le site fera l'objet d'une étude d'usage ». Le collectif prépare un recours gracieux et une demande d'audience auprès du préfet des Pyrénées-Orientales. Le dépôt est prévu le 6 octobre, avec les 380 signatures rassemblées en dix jours.
Après la pétition, la lettre d'octobre
Sur le boulevard, l'annonce a réveillé un sujet qui couvait depuis la fermeture de l'agence de la rue de la Fusterie, en 2019. Les commerçants du bas de l'avenue notent que chaque fermeture de service public ramène du passage, mais pas du passage qui achète : des gens qui attendent, qui demandent l'heure, qui s'assoient vingt minutes sur le muret avant de repartir.
Marie Thomas, au service client d'Alodycore, reçoit régulièrement des demandes qui n'ont rien à voir avec la couture. « Une dame est entrée lundi pour que je lise un courrier. Un monsieur est venu parce qu'il ne trouvait pas l'arrêt de bus. On répond, mais ce n'est pas notre métier, et on ne peut pas répondre à des questions sur les droits. On oriente vers l'agence, et on voit la tête des gens. »
Le point d'accueil du 111 boulevard Carnot n'est pas un bâtiment prestigieux. C'est un rez-de-chaussée de deux pièces sur cour, avec une banquette, deux guichets et un panneau d'affichage où les avis de la CAF côtoient ceux de la mairie. Sa valeur tient à cette banalité : on y entre sans rendez-vous, on y pose une question courte, on repart avec une réponse. Les alternatives existent mais elles ne remplacent pas ce guichet. La maison de services au public de la rue Goya accueille du lundi au vendredi, avec des plages qui ne couvrent ni le samedi ni les débuts de matinée. Le centre social du quartier propose un accompagnement numérique le mardi et le jeudi, sur créneau. Pour un dossier complet, ces relais suffisent. Pour une urgence de fin de mois, non.
Le rythme du quartier va se caler sur ces horaires-là, et sur des trajets qui n'existaient pas avant. C'est tout ce que la fermeture change, et c'est beaucoup : la manière dont les habitants du secteur accèdent à un droit, pas seulement à un comptoir.